LA  GUERRE  SERA  TERMINÉE  AVANT  NOËL

Cela prendrait bien des pages pour expliquer les raisons qui ont provoqué la Grande Guerre. Une de celles-ci est la concurrence, entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne, pour la domination économique en Europe. Les Allemands produisaient alors la plus grande partie de l’acier européen, ce qui lui a donné une place privilégiée dans les politiques européennes malgré le fait que la Grande-Bretagne avait une marine très puissante. Les Britanniques n’avaient toutefois pas encore dit leur dernier mot. La grogne commençait se faire sentir en Europe et chaque pays choisissait son clan.  En 1913, l’Europe était une poudrière sur le point d’exploser.

L’étincelle s’est produite le 28 juin 1914 à Sarajevo, en Yougoslavie, quand un nationaliste serbe assassina l’archiduc héritier et sa femme. L’archiduc était un allié de l’Allemagne alors que les Serbes étaient soutenus par la Russie. Pour sa part, la Russie était alliée à la France qui elle, était appuyée par la Grande-Bretagne. Il y eu donc un effet domino, les grandes armées furent mobilisées. Le 4 août 1914, l’Allemagne envahissait la Belgique afin d’atteindre la France. L’armée britannique traversa la Manche pour attaquer l’Allemagne. L’État-major allemand était  persuadé d’avoir les ressources, la main d’oeuvre et la technologie pour gagner la guerre avant Noël 1914. Les généraux britanniques et français étaient également convaincus qu’ils possédaient les ressources et la technologie la gagner de leur côté avant Noël. Personne ne croyait que la guerre serait si longue. La population allemande étant plus nombreuse que celle de la Grande-Bretagne, l’armée allemande pouvait donc remplacer plus rapidement ses soldats. Alors que la Grande-Bretagne avait besoin de l’aide de ses colonies, notamment du Canada, dont la population avoisinait les huit millions de personnes. Un Canadien sur onze s’est joint aux forces armées.

En 1915, un Algonquin travaillant comme bûcheron gagnait entre 75 et 90 cents par jour dans les chantiers, soit environ vingt dollars par mois. L’armée canadienne offrait un dollar et dix cents par jour, soit trente-trois dollars par mois. C’était alléchant pour un célibataire, mais encore mieux pour un homme marié avec des enfants : son épouse recevait alors vingt-cinq dollars par mois comme allocation de séparation, et quinze dollars supplémentaires pour chaque enfant. Cela représentait un meilleur salaire que le travail de bûcheron.  De plus, l’armée se chargeait de nourrir, vêtir et fournir chaussettes et bottes supplémentaires à chacun, ce qui n’aurait pu être possible dans les chantiers. L’enfer c’est la guerre, mais elle paie mieux. Cet argent supplémentaire permettait aux êtres chers de mieux se nourrir et d’acheter des vêtements chauds sans quémander quoi que ce soit à l’agent indien.

Voici l’histoire des Algonquins de la rivière Désert qui se sont enrôlés dans la Grande Guerre…

 

LES HOMMES DU CORPS FORESTIER CANADIEN

Soldat John Baptiste Cooko, 297235. Enrôlé le 13 mars 1916

Soldat John Baptiste Cooko

John est né le 12 septembre 1873. Il était marié à Bridget Chabot lorsqu’il a rejoint le 224e bataillon forestier canadien. Après s’être entraîné au camp militaire de Valcartier, John et ses camarades du 224e Bataillon embarquèrent dans le train qui les conduisit à Halifax, en Nouvelle-Écosse. Le 18 avril 1916, ils embarquèrent à bord du SS Missanabie. John arriva à Liverpool, en

Angleterre, dix jours plus tard, le 28 avril 1916. Le 224e Bataillon était cantonné à l’extérieur de Londres, où John travailla à couper des arbres pour l’effort de guerre.

John mesurait 5 pieds 8 pouces pour un poids de 145 livres alors que la grandeur moyenne des hommes à cette époque était de 5 pieds 5 pouces. Il a dû faire un excellent travail comme bûcheron puisque le 19 juin 1917 il a reçu un ordre de transfert pour la 46e Compagnie du Corps forestier canadien en France, où il demeura jusqu’à la fin de la guerre. Il rentra au pays sur le SS Aquitania et arriva à  Halifax le 27 janvier 1919. A partir du moment où il s’engagea en mars 1916 et jusqu’à ce qu’il reçoive ​​son ordre de démobilisation à Ottawa le 20 février 1919, John fit parvenir à chaque mois, quinze dollars  à sa femme et ses trois petits garçons: Louis, 6 ans, Dominic, 4 ans, et Michael, 2 ans.

Sept Algonquins se sont enrôlés à Maniwaki à l’été 1916 dans le 238e Bataillon forestier canadien. Tous étaient bûcherons et certains d’entre eux vivaient à Rivière Desert ou encore à Baskatong. Ils ont tous été envoyés au camp militaire de Valcartier, près de la ville de Québec, pour leur entraînement. Le 7 septembre 1916, les sept Algonquins montèrent à bord du train qui les emmena du camp de Valcartier à Halifax, en Nouvelle-Écosse. De là, ils embarquèrent, le 11 septembre 1916, sur le  SS Scandinavia pour parvenir en Angleterre 11 jours plus tard.  Ils débarquèrent tous à Liverpool, le 22 septembre 1916. Voici la liste, par ordre chronologique des enrôlements :
Joseph Carle, enrôlé le 22 juin 1916.
James Brascoupe, Sr., enrôlé le 27 juin 1916.
Peter Dancey, enrôlé le 27 juin 1916.
John Carle, enrôlé le 15 juillet 1916.
Joseph John Baptist, enrôlé le 15 juillet 1916.
Jocko McDougall, enrôlé le 16 juillet 1916.
Pierre Clement Jocko, enrôlé le 29 juillet 1916.

 

Les sept Algonquins furent envoyés au camp de Witley en Angleterre où ils restèrent jusqu’au 19 octobre 1916, alors que John Carle et Joseph John Baptist furent transférés en France, à la 14e Compagnie du Corps forestier canadien. Le 6 novembre 1916, James Brascoupe, Joseph Carle, Pierre Clement Jocko, Peter Dancey et Jocko McDougall furent à leur tour, transférés au 224e Bataillon forestier canadien cantonné à l’extérieur de Londres. Ils y rencontrèrent leur confrère algonquin John Baptiste Cooko  arrivé au mois d’avril précédent. Ils y restèrent tous ensemble jusqu’au 19 juin 1917, alors que John Baptiste Cooko fut transféré en France, à la 46e Compagnie du Corps forestier canadien.

 

Soldat Joseph Carle, 1036077. Enrôlé le 22 juin 1916.

Soldat Joseph Carle

Selon les registres des naissances de l’église de Maniwaki compilés entre 1842 et 1899, Joseph serait né le 29 janvier 1896 alors que sur ses papiers d’enrôlement, il indique sa date de naissance comme étant le 15 janvier 1895. Mis à part ce petit détail, il était bel et bien le fils de John Carle et Marie-Anne Chibayatig. La mère de Joseph est décédée le 10 mai 1897. Devenu orphelin, il fut adopté et élevé par Mary-Ann Budge de Maniwaki.  Joseph était de taille moyenne avec

ses 5 pieds 4 pouces et ses 130 livres. Il avait un bon dossier lorsqu’il travaillait comme bûcheron au 224e bataillon du Corps forestier canadien à Londres, en Angleterre. Il y resta jusqu’à son retour au Canada le 24 juin 1919. Il fut démobilisé à Ottawa le 7 juillet 1919. Pendant ses trois années de service, il fit parvenir 20 dollars par mois à sa mère adoptive Mary -Ann Budge, à Maniwaki.

 

Caporal James Brascoupe, Sr., 1036156. Enrôlé le 27 juin 1916.

Caporal James Brascoupe

 

Connu sous le nom de “Kichi-Jim”, Big Jim était un colosse de  5 pieds 10 pouces et de 170 livres.  Il est né le 15 avril 1888, de parents inconnus, mais a été adopté et élevé par Xavier et Maggie Brascoupe de River Desert. Big Jim a été affecté au 224e Bataillon du Corps forestier canadien basé près de Londres, en Angleterre. […], Big Jim y rencontrât une jeune écossaise du nom de Marguerite Alexander.  Il la courtisa et demanda à son commandant la permission de l’épouser, ce qu’il fit le

21 mars 1918.  Le 31 mars 1918, il obtint son grade de caporal et le 8 août 1919, il s’embarque avec sa nouvelle épouse pour le Canada.  Ils arrivèrent à Québec le 17 août 1919. Big Jim fut démobilisé le jour même. Il prit le train avec Marguerite pour Ottawa et Maniwaki où ils passèrent le reste de leur vie ensemble.

 

 

 

Soldat Peter Dancey, 1036159, Enrôlé le 27 juin 1916.

Soldat Peter Dancey

 

Peter est né le 20 avril 1876. Il était le plus petit de la bande, à 5 pieds 3 pouces. Il a travaillé comme bûcheron avec le 224e Bataillon du Corps forestier canadien cantonné près de Londres, en Angleterre. Il revint à la maison le 11 mai 1919, à bord du SS Saturnia. Il fut démobilisé à Kingston, en Ontario, le 26 mai 1919. Pendant les trente-cinq mois où Peter fut de service, il fit parvenir vingt dollars par mois sa femme, Sosie Sheesheeb et leurs deux enfants, Julia et Angus.

 

 

Soldat John Carle, 1036272. Enrôlé le 15 juillet 1916.

Soldat John Carle

John est né le 31 août 1871. John était un homme robuste et solidement bâti de 5 pieds 10 pouces et de 180 livres. C’était un homme costaud à l’époque où la taille moyenne des hommes était de 5 pieds 5 pouces. Le 27 novembre 1916, John se rendit en France avec la 14e Compagnie du Corps forestier canadien. Celle-ci fut envoyée en Normandie, au Bois Normand, pour couper les arbres nécessaires aux armées britanniques et canadiennes qui combattaient en France. John terminât la guerre là-bas comme bûcheron. Il eut même l’occasion de visiter Paris, du 10 au 24 février 1918.

L’Armistice mit fin à la guerre le 11 novembre 1918. John ainsi que les autres

membres de la 14e compagnie furent confinés à leur camp jusqu’au 11 décembre 1918 alors qu’ils reçurent l’ordre de se présenter à l’hôpital de la Base militaire canadienne à Etaples, en France, pour une visite médicale de routine avant leur retour en Angleterre. Lorsque vint le tour de John pour une inspection, le médecin du camp constata  qu’il avait perdu, durant l’enfance, une partie de l’index de sa main gauche dans un accident.  Il avait également perdu le troisième orteil de son pied gauche dans un accident, vingt-trois ans plus tôt. Aucun de ces incidents n’avaient empêché John de compléter une journée de travail, mais le médecin le déclarât inapte au service militaire un mois après la fin de la guerre et trois ans et demi après son enrôlement! Il fut envoyé en Angleterre le 14 décembre 1918 où il s’embarque le 13 janvier, à bord du paquebot britannique Empress of Britain.  Il arriva à Halifax le 22 janvier. Il fut démobilisé à Ottawa le 15 février 1919. John est notamment reconnu pour avoir la capacité étonnante de localiser les victimes de noyade et pour avoir vécu jusqu’à l’âge de cent ans.

 

Soldat Joseph John Baptist, 1036274. Enrôlé le 15 juillet 1916.

Soldat Joseph John Baptist

“Joe Batchisse” est né le 21 août 1868. Il avait trois ans de plus que son copain John Carle lorsqu’ils s’engagèrent ensemble à Maniwaki.  Le 27 novembre 1916, les deux hommes furent envoyés à la 14e Compagnie du Corps forestier canadien, cantonnée à Bois Normand, en France. Joe Batchisse laissait derrière lui sa femme malade.  Plusieurs  «incidents» disciplinaires furent notés sur sa fiche de comportement. Le matin du 12 novembre 1917, il s’est présenté en retard au travail après avoir passé la nuit dans un pub francophone local. Il fut confiné à la caserne et cela aurait dû être la fin de son aventure. Au lieu de cela, il s’échappa et retourna de

nouveau au pub cette nuit-là. Condamné à sept jours de punition à l’unité disciplinaire no 2,  il fut attaché, à l’extérieur, par les mains et les pieds à une roue pendant trois jours, puis mis au travail forcé pour quatre autres jours.  Le 19 novembre 1917, il fut libéré de son châtiment, mais neuf jours plus tard il était de nouveau en retard au travail. Il fut une fois de plus, condamné à sept jours de punition. Après ces événements, il n’eut plus jamais de problèmes.  Il obtient même la permission d’aller à Paris avec John Cade.

Joe Batchisse  est tombé malade le 15 décembre 1918 fut hospitalisé à l’hôpital de la base canadienne à Etaples, en France.  Son épouse Mary mourut à Maniwaki le 18 décembre suivant. Joe Batchisse n’est jamais retourné à la 14e Compagnie au Bois Normand. Il fut envoyé dans un camp en Angleterre, où il demeura jusqu’au 9 août 1919, alors qu’il prit le SS de Caronia pour Halifax.  Joe Batchisse fut démobilisé à Kingston, en Ontario, le 19 août 1919.  Il rejoignit sa femme Mary quelques mois plus tard.

 

Soldat Jocko McDougall, 1036293. Enrôlé le 16 juillet 1916.

Soldat Jocko McDougall



Jocko McDougall était veuf au moment du déclenchement de la guerre. Il s’enrôla à Maniwaki et donna à l’officier de recrutement, la date du 1er septembre 1871 comme étant celle de sa naissance. L’officier médical déclara qu’il semblait avoir environ “45 ans” et jugea Jocko “apte pour le service outre-mer”. Le 6 novembre 1916, le vieux Jocko arrivait en Angleterre et rejoignait le 224e bataillon du Camp forestier canadien cantonné près de Londres en Angleterre. On découvrit toutefois la fausse déclaration concernant sa date de naissance et le 28 juin 1917 Jocko fut déchargé du service militaire. Il avait soixante-cinq ans!  Il était né en 1852 et avait modifié sa date de naissance pour pouvoir servir sur les bateaux pendant la guerre des Boers.  Le 14 août 1917, les autorités militaires canadiennes renvoyaient Jocko chez lui à bord du SS Mégantic.

 

 

 

Soldat Pierre Clement Jocko, 1036446. Enrôlé le 29 juillet 1916. 

Soldat Pierre Clement Jocko

 

 

Pierre Clement Jocko a navigué à bord de la SS Scandinavia avec d’autres Algonquins : John Carle, Joseph Carle, Joe Batchisse, Big Jim Brascoupe, John Cooko et Jocko McDougall.  Il s’est enrôlé avec Big Jim, Joe Carle et Peter Dancey dans le 224e bataillon du Corps forestier canadien installé près de Londres, en Angleterre.  Il y termina son service militaire et reçu son ordre de retour le 7 mai 1919.  Pierre Clément fut démobilisé à Ottawa le 17 mai 1919.  Pendant ses 34 mois de service, Pierre Clement fit parvenir chaque mois vingt dollars à sa femme.

 

 

 

 

 

LES TROIS FRÈRES

Ils s’appelaient Joseph, Louis et Isaac Cooko. Quelques Algonquins se souviennent de Joseph et Louis, mais pratiquement personne ne se souvient d’Isaac. Isaac Cooko est né à Rivière Désert, mais il habitait à Culter en Ontario, lorsqu’il s’est enrôlé dans l’armée. Culter est un petit point sur la carte, quelque part sur la rivière Serpent, près de Spanish en Ontario. Les trois frères ont rejoint le Corps expéditionnaire canadien. Malheureusement, le Ministère de la guerre imposait des restrictions quant aux personnes envoyées outre-mer. Parmi les quelque 630 000 Canadiens en uniforme, femmes et hommes, lors de la Grande Guerre, seulement environ 454 000 d’entre eux ont été envoyés à l’étranger. Les autres restèrent au Canada, sans jamais avoir eu l’occasion de découvrir les attraits de Londres et Paris. C’est ce qui arriva aux frères Cooko.

 

Soldat Joseph Cooko Sr., 649372, enrôlé le 16 mai 1916 à North Bay, en Ontario.

Soldat Joseph Cooko Sr

Joseph Cooko est né le 1er juin 1888, ce qui fait de lui l’aîné de trois frères à 28 ans. Il était de taille moyenne avec ses 5 pieds 6 pouces et ses 135 livres. Joe Cooko fut envoyé au 159e Bataillon du Corps expéditionnaire canadien et c’est alors que, lors de l’examen médical, on nota qu’il lui manquait trois doigts. Il avait perdu l’auriculaire de sa main droite en raison d’une engelure tandis que l’auriculaire et le majeur de sa main gauche avaient été coupés lorsque sa main fut prise entre un billot et un wagon.

 

Déclaré inapte au service outre-mer, Joe Cooko fut donc affecté au poste de garde du 2e Bataillon de la garnison canadienne à Niagara-on-the-Lake. Joe Cooko y termina son service militaire et fut par la suite démobilisé avec une fiche de bonne conduite, à Toronto, le 4 décembre 1918.

 

 

Soldat Louis Cookoo, 3037785, enrôlé le 12 octobre 1917 à Subdury, en Ontario.

Louis est né le 12 avril 1895. Il avait 22 ans et était célibataire lors de son enrôlement, ce qui aurait dû faire de lui une recrue pour le front, en France. Il avait toutefois un problème : sa petite taille. Louis était trop petit à 4 pieds 8 pouces et 115 livres. Même s’il était bûcheron, qu’il avait l’habitude de travailler dur et de vivre dans des conditions difficiles, l’armée avait des exigences physiques très strictes pour le service militaire. Selon cette logique, de petits hommes comme Louis s’effondreraient sous le poids de leur sac. Louis s’est rendu jusqu’au 1er Bataillon de Réserve à Toronto. Il n’a jamais été appelé à se joindre aux renforts envoyés en France. Il fut démobilisé le 1er décembre 1918, à Toronto, en Ontario.

 

Soldat Isaac Cookoo, 2250460, enrôlé le 28 avril 1917 à Subdury, en Ontario.

Isaac Cooko a rejoint l’armée, mais une blessure à la main et au genou subit dans les chantiers l’ont empêché d’être envoyé outre-mer. Il a plutôt été affecté au Bataillon de Foresterie et de Construction au camp Borden, près de Toronto, en Ontario. Isaac y est demeuré pendant seize semaines. Dans la nuit du 15 août 1917, il a quitté le camp pour rentrer chez lui. N’ayant aucun espoir d’être envoyé outre-mer et limité par la réglementation militaire du camp, plusieurs hommes, comme Isaac, choisissent de quitter leur poste sans plus jamais regarder en arrière.

 

LES HOMMES QUI FURENT REFUSÉS

 

Soldat Gilbert Commanda (a.k.a Gabriel Commandant) 648178. Enrôlé le 15 octobre 1915 à North Bay en Ontario.

Soldat Gilbert Commanda

L’officier de recrutement a probablement entendu «Gilbert» quand Gabriel a donné son nom au bureau de recrutement ce jour-là. Gabriel était un homme robuste et costaud mesurant 6 pieds et pesant 175 livres. Gabriel se rendit au Camp Borden avec le 159e bataillon du Corps expéditionnaire canadien, où il fut démobilisé parce qu’il était jugé « médicalement inapte au service militaire». Gabriel avait été grièvement blessé au genou gauche dans un accident quatre ans plus tôt. Son genou enflait lors des longues marches d’entraînement au camp Borden.

L’officier médical qui a signé la décharge de Gabriel avait noté qu’il faudrait plusieurs opérations majeures afin de réparer les dommages aux tissus et aux veines de son genou. Ce fut la fin de sa carrière militaire, mais on se souvient de Gabriel comme étant l’homme qui a découvert de l’or en Abitibi dans les années 1920. Ce qui donna naissance à la ville de Val-d’Or, au Québec. Un ruisseau fut nommé «La Source Gabriel Commandant» en l’honneur de celui qui découvrit l’or et dont la découverte donna naissance aux villes et villages actuels de la région de l’Abitibi-Témiscamingue. Le ruisseau coule à environ 30 kilomètres au nord de Val d’Or. Gabriel fut immortalisé dans un livre intitulé L’Algonquin Gabriel Commandant de Jean Ferguson.

 

 

Le soldat James Brascoupe, 3320095. Conscrit accidentellement le 8 janvier 1918.

Soldat James Brascoupe

James est né le 10 avril 1895 fils de Xavier Brascoupe et Mary Ann Kaponichin de Rivière Désert. Pendant la guerre, les hommes des Premières nations n’étaient pas obligés de combattre à l’étranger, bien que nous sachions que plusieurs y sont tout de même allés. Les hommes des Premières nations étaient également exemptés de la conscription, ce qui signifie que le gouvernement ne pouvait pas les recruter. Puisque James avait un nom de famille canadien-français, il est fort probable que ce fut la

raison pour laquelle il reçut un avis de recrutement exigeant qu’il se rendre à Hull afin d’être mobilisé. Il a servi dans l’armée pendant six semaines avant que son statut de membre des Premières nations ne soit découvert. Le gouvernement canadien avait recruté un autochtone. Le 8 février 1918, James reçut une décharge honorable du service militaire. Une remarque manuscrite sur la décharge indiquait qu’il avait été « ordonné à tort de se présenter ».

 

Soldat  Harry  Brennan, 1003102.

Soldat Harry Brennan

 

 

Harry s’est enrôlé le 4 mai 1916 à Sudbury, en Ontario, dans le 227e Bataillon du Corps expéditionnaire canadien. Il a été démobilisé six mois plus tard, reconnu inapte au service militaire en raison d’une blessure antérieure à son enrôlement. Cependant, puisqu’Harry avait quinze ans, il se peut que cela ait aussi contribué à sa décharge. Il s’enrôla de nouveau le 18 septembre 1918, et cette fois, il fut déclaré apte au service actif. Harry ne s’est jamais rendu à l’étranger. Il était dans un camp à Toronto quand la guerre s’est terminée le 11 novembre 1918.

 

 

 

 

 

LE PREMIER ALGONQUIN DE RIVIÈRE DESERT À S’ENRÔLER

Soldat William Michel, 62268. Enrôlé le 18 février 1915, Le Régiment “22”.

Soldat William Michel

William était le fils aîné de Kate Keillor et Thomas-Michel Kakijasiketc. Il est né le 12 janvier 1895. Il avait vingt ans quand il a quitté, en février, son emploi de bûcheron à Eagle River avec  vingt dollars en poche, son dernier mois de salaire, pour Hull. Rendu à destination, William s’est inscrit à l’une des plus prestigieuses unités de combat du Canada, le célèbre «Van Doos». Les membre du Van Doos se sont entraînés au camp militaire de Valcartier jusqu’au 16 mai 1915, date à laquelle ils ont pris un train pour Halifax. Le 20 mai 1915, les hommes du Van Doos se sont entassés sur le pont du navire SS Saxonia et ont fait route vers l’Angleterre.

Peu à peu, les lumières du port d’Halifax ont disparu à l’horizon. William débarqua à Liverpool, en Angleterre, le 29 mai 1915. Après trois mois de formation, les Van Doos lèvent les voiles pour la France le 15 septembre 1915. Trois semaines plus tard, ils prenaient position à leur tour dans les tranchées d’Ypres. William, avec tous les membres du Van Doos, participa aux raids nocturnes contre les Allemands, à moins de cinq cents mètres de leurs positions. Trois semaines plus tard, après une période de repos, les hommes n’en pouvaient plus de voir du sang.  William était dorénavant un vétéran. La bataille de la Somme fut l’une des batailles les plus effroyables jamais menées dans l’histoire de l’humanité. Près d’un million de soldats britanniques, canadiens, australiens et allemands y ont trouvé la mort en quatre mois.

Le 9 septembre 1916, un obus allemand a soudainement explosé dans une tranchée canadienne. L’explosion fut si forte qu’elle a déplacé la cornée droite de William. Il fut évacué en Angleterre, où il fallu cinq mois aux spécialistes afin de remettre sa cornée en place. Le 1er mars 1917, William rejoint à nouveau le Van Doos sur la crête de Vimy. Le 9 avril les Canadiens y ont repoussé les Allemands qui les ont harcelés, avec des tirs d’artillerie, pendant plusieurs semaines. L’un de ces obus à gaz mis fin à la carrière de William le 16 mai 1917. Malgré qu’il ait enfilé son masque rapidement, le gaz a tout de même brûlé sa cornée droite. Il est rentré au pays à bord du navire SS Olympia et a débarqué à Halifax le 14 décembre. Il a été démobilisé à Ottawa le 14 janvier 1919.

 

LE SOLDAT  OUBLIÉ

 Soldat Sam Gagnon, 145502. Enrôlé le 13 novembre 1915 à Ottawa avec le 77e Bataillon outre-mer, Corps expéditionnaire canadien.

Le vrai nom de Sam était Simon Kaponichin. Il est né le 9 mars 1888 de Thomas Kaponichin et Cécile Natawesi. Simon pris le nom de Sam Gagnon après que sa mère devenue veuve, eut épousé William Gagnon. Sam-Simon était un homme puissamment bâti à 5 pieds 6 pouces et 165 livres. Après six mois d’entraînement et d’exercices militaires à Ottawa, le 77e Bataillon prit la direction de l’Angleterre le 19 juin 1916. Sam-Simon fut transféré au 87e Bataillon d’infanterie canadienne le 4 juillet 1916. Deux mois plus tard, il participait à la bataille de la Somme.

La bataille de la Somme fut un vrai carnage. Des obus tombèrent dans les tranchées canadiennes et, le 20 octobre 1916, un de ces obus trouva Sam-Simon. L’explosion violente projeta le projeta dans l’air. Il survécu, mais son globe oculaire droit subit des saignements internes. Sam-Simon fut évacué immédiatement en Angleterre, où des spécialistes arrêtèrent le saignement. Mais légalement, il fut déclaré aveugle d’un œil. Il revint malgré tout au combat.

Le 87e Bataillon se battait sur la ligne de front à Passchendaele le 21 novembre 1917, quand un autre obus allemand toucha Sam-Simon. Un morceau toucha son lourd manteau couvert de boue ce qui l’empêcha de pénétrer dans sa poitrine mais l’explosion le renversa. Il fut évacué à l’hôpital de la base canadienne d’Etaples, en France. Aveugle d’un œil et souffrant d’une commotion cérébrale, Sam-Simon ne revint plus en première ligne. On comptait dans cet hôpital des milliers de soldats canadiens blessés lors des combats de Passchendaele. Beaucoup d’entre eux étaient mourants.  Dans un de ces lits, se trouvait un autre soldat gravement blessé à l’épaule et fiévreux.  Il s’agissait du Joker, le dernier fils de  Xavier Odjick de Rivière Désert.

 

Lettres  émanant du Front

“Ma pauvre femme, je suis si solitaire …”

Il s’appelait Frank Maheux. Il était le mari d’Angelique Kaponichin. Frank Maheux était un soldat de carrière, ayant déjà servi comme soldat d’infanterie au sein du contingent canadien de l’armée britannique pendant la guerre des Boers, en Afrique du Sud. Ayant la guerre dans le sang, Frank n’a pu résister à l’appel du Canada en 1914. Il a marché cinquante-six kilomètres depuis Baskatong pour s’inscrire à Maniwaki,  le 20 Novembre 1914. Il avait alors 34 ans. Frank s’est enrôlé dans 21e Bataillon d’infanterie canadienne du Corps expéditionnaire canadienne. En septembre 1915, son unité combattait sur la ligne de front à Ypres, en Belgique. Ils ont vécu un cauchemar dépassant l’entendement : les Allemands pilonnaient les lignes de front canadiennes et les corps, mangés par les rats, restaient accrochés au fil de fer barbelé.  Une de ses lettres à sa femme Angélique réussi à passer la censure et décrit l’horreur des combats. Les soldat canadiens  n’étaient pas autorisés parler de ce qui se passait au front, mais ils le faisaient malgré tout.  Les censeurs de l’armée découpaient les descriptions les plus insoutenables. Les soldats écrivaient le plus de lettres possibles dans l’espoir qu’une d’entre elles passe au travers des filets. Frank inonda de lettres le service postal de l’armée canadienne.   Celles qui sont arrivées à Angelique  étaient difficiles à lire, on pouvait lire entre les lignes ce que les soldats se refusaient à décrire. La famille Maheux d’Ottawa garde précieusement les lettres de Frank envoyées du front.

 

LES ENFANTS DU  CRÉATEUR.

Privé Joseph Odjick, 805655. Tué au combat, le 2 septembre 1918.

Soldat Joseph Odjick

 Joseph Odjick était plutôt beau garçon lorsqu’il partit à la guerre. Il avait vingt ans lorsqu’il joignit le service militaire. On le surnommait “Joker” parce qu’il aimait jouer des tours et raconter des blagues.  Il était très sociable.  Grand et maigre, mesurant 6 pieds  et pesant 140 livres, il était assez costaud pour travailler comme bûcheron.  Joker est né le 26 juillet 1895 et était le deuxième fils de Xavier Odjick et Philomene McDougall. Le frère aîné de “Joker” Basil, est né le 1 mai 1894.  Joker allait avoir quatre ans lorsque sa mère mourut le 23 juin 1899.  Basil est mort six mois plus tard.  Xavier fut désormais seul avec son fils de quatre ans au moment où “Rivière Désert” passait au vingtième siècle … et à la guerre.

Joker s’enrôla le 26 mars 1916 à Maniwaki dans le 136e bataillon du Corps expéditionnaire canadien. Il fit son entraînement au camp de Valcartier et le 25 septembre 1916, il s’embarquait pour la France sur le SS Corsican.  Quelque part au nord de l’océan Atlantique, dans le froid et le noir, Joker fit son testament en laissant toutes ses possessions à son père Xavier. Il lui fit également  parvenir quinze dollars par mois. Le 6 octobre 1916, il débarquait à Liverpool, en Angleterre.  Le lendemain, il était envoyé au 39e bataillon de réserve, où il s’entraina aux combats de première ligne.  Le 7 décembre 1916, Joker reçu l’ordre d’aller en France.  Il partait pour la guerre et le 24 décembre il rejoignait le 75e bataillon d’infanterie canadienne à la crête de Vimy. À l’aube du 9 avril 1917, les Canadiens atteignaient le sommet de la crête de Vimy.  Une violente tempête de neige permit aux Canadiens de se frayèrent un chemin jusqu’au sommet. Joker y était avec son collègue du 75e bataillon, Joseph Michael Stoqua, un Algonquin de Golden Lake, en Ontario.   Joker sorti indemne de ces combats féroces mais Stoqua décéda de ses blessures. La capture de la crête de Vimy a été la plus grande réussite du Canada et le soleil réapparut à la fin de la bataille. Toutefois,  à Passchendaele, les événements prirent un autre tournant. Tous ceux qui ont participé à la bataille de Passchendaele ne l’oublieront jamais. C’était une scène de cauchemar pire que tout ce que l’on pouvait imaginer : les hommes se noyaient dans la boue. Des milliers d’entre eux furent engloutis et portés disparus.  Certains refirent surface  au bout de neuf décennies.

Le 14 novembre 1917, le 75e bataillon défendait sa ligne de combat. Un projectile allemand explosa envoyant des éclats d’obus dans les tranchées canadiennes. Un de ces éclats d’obus déchira le manteau de Joker et le coupa à l’épaule et se logea à deux pouces de sa veine jugulaire.  Ses compagnons l’ont transporté à une station australienne où les médecins ont rapidement retiré l’éclat de son épaule. Joker fut ensuite évacué vers l’hôpital militaire canadien d’Etaples, en France. Tout cela se passait bien avant la découverte de la pénicilline et l’infection dû au métal et aux débris eurent raison de la santé du Joker.  Il fut évacué en Angleterre.  Joker se remis de ses blessures au bout de cinq mois et il retourna au 75e bataillon le 16 avril 1918. En septembre 1918, le Corps canadien fut appelé par les Britanniques pour briser la résistance allemande Hindenburg et mettre un point final à la guerre. Dans la matinée du 2 septembre, le 75e bataillon atteignit le sommet et pris possession d’un poste allemand connu sous le nom de la ligne Drocourt-Quéant.  Les Allemands se dissimulaient là.  Lorsque les hommes du 75e bataillon atteignirent le sommet, ils ont essuyé le feu nourri des mitraillettes allemandes. Ils se frayèrent un chemin à travers les barbelés et capturèrent les positions allemandes.  Ce ne fut que lorsque les Allemands furent prisonniers que les hommes du 75e jetèrent un coup d’œil au champ de bataille. Cinquante-huit de leurs camarades gisaient dans les trous d‘obus et les barbelés allemands. Ils furent enterrés le soir même.  Joker fut l’un d’entre eux.  Le soldat Joseph Odjick, matricule 805655, est inhumé au cimetière militaire canadien de Dury Mills près de Dury, en France.

 

Soldat Frank James Gagnon, 410276. Tué en action, 18 novembre 1916.

 Frank James Gagnon était le frère de Sam-Simon Kapinichin et le fils de Cécile Natawesi.  Cécile avait épousé William Gagnon après la mort de Thomas Kaponichin. Frank, fils de Bill Gagnon est né le 12 mars 1896.  Il avait dix-huit ans lorsqu’il s’enrôla à Ottawa dans 38e bataillon d’infanterie canadienne. Frank était un grand bonhomme de 5 pieds 10 pouces et 170 livres.  Il fit son testament lorsqu’il arriva en France. Il avait alors dix-neuf ans.  Aucun jeune homme de cet âge ne devrait avoir à écrire un testament.  Frank l’a fait et il a laissé tout ce qu’il possédait à sa sœur Bernice, âgée de trois ans. Le 30 octobre 1916, Frank était à la bataille de la Somme en France quand il fut blessé à la cuisse gauche par un éclat d’obus.  La blessure n’était que superficielle et il reçu son congé de l’hôpital le 6 novembre 1916, afin de rejoindre son unité. Le 18 novembre suivant, l’artillerie canadienne ouvrit une brèche dans les tranchées allemandes et le 38e bataillon atteignit le sommet et pris possession de la tranchée Regina. Les défenseurs et mitrailleurs allemands, tapis dans leurs abris souterrains, attendaient la fin du bombardement pour donner l’assaut sur les Canadiens. Lorsqu’ils entendirent les Canadiens traverser le champ de bataille, ils se précipitèrent hors de leurs abris, installèrent leurs mitrailleuses et ouvrirent le feu sur les soldats du 38e bataillon. Ces derniers prirent malgré tout la tranchée Regina.  Ils ont toutefois perdu beaucoup d’hommes dans l’assaut.  L’un d’eux fut le fils de Frank James Gagnon, décédé à vingt ans.  Le soldat Frank James Gagnon, matricule 410276, est enterré au cimetière militaire canadien de la tranchée Regina sur la Somme, en France

 

LES DERNIERS HOMMES DEBOUT

Soldat Holenger Gagnon, 410098.  Enrôlé à Ottawa le 24 février 1915, dans le  38e bataillon, CEC.

Holenger Gagnon, un solide bûcheron mesurait 5 pieds 9 pouces et pesait 170 livres.  Il était membre du 38e bataillon ainsi que son frère Frank James lorsqu’ils prirent la tranchée Régina le 18 novembre 1916.  Holenger fut touché à la hanche par des éclats d’obus et évacué à l’hôpital de la base canadienne à Etaples, en France. Frank James, de trois ans son cadet, fut enterré à la tranchée Regina.  Holenger rejoignit la crête de Vimy le 23 décembre 1916 et participa à la bataille avec le 38e bataillon le 9 avril 1917. Il survécu aux nombreux combats de l’été 1917 de même qu’à la bataille meurtrière de Passchaendaele en novembre 1917.  A cet endroit, il développa une tumeur à la mâchoire inférieure et fut finalement incapable de s’alimenter.  Il fut évacué en Angleterre le 8 décembre. Puisque les antibiotiques n’avaient pas encore été découverts, il lui fallut cinq mois pour se remettre de son opération.  Le 28 mai 1918, il reçut son congé de l’hôpital et fut envoyé à l’entraînement avec le 6e bataillon de réserve au camp de Witley, en Angleterre.  Il attendit en vain, l’ordre de rejoindre le 38e bataillon en France.  Il était encore en Angleterre lorsque la guerre se termina le 11 novembre 1918.  Le 12 décembre 1918, il reçut l’ordre d’embarquer pour le Canada et arriva à Halifax le 22 décembre suivant.  Il fut démobilisé à Ottawa le 11 janvier 1919.

 

Sapeur Joseph Michel, 814438. Enrôlé à Ottawa le 1er avril 1916. 

Sapeur Joseph Michel

“Joe Michel” est né le 15 août 1897. Il était le frère de William Michel. Il fut envoyé en Angleterre le 6 octobre 1916.  De santé fragile, il fit de nombreux séjours à l’hôpital. De retour à la santé, il rejoint le 3e bataillon du génie canadien en France, le 31 mai 1918.  Joe Michel avait été formé comme «sapeur», ce qui signifie qu’il occupait l’emploi peu enviable de désactiver les obus et les pièges allemands.  L’assaut donné par le Corps expéditionnaire canadien à Amiens, en France, le 8 août 1918, sonna le début des «cent derniers jours» de la guerre forçant l’armée allemande à rebrousser chemin à l’intérieur de ses propres frontières et à mettre fin à la guerre.  Joe Michel et son unité suivaient de près la progression de l’armée canadienne tout en réparant lignes téléphoniques, ponts, désactivant pièges et fils de tir allemands.  De plus, puisque Joe Michel et ses camarades étaient également carabiniers, ils devaient, tout en faisant leur travail, éliminer les tireurs d’élite allemands.  A 11 heures du matin le 11 novembre 1918, les canons se sont enfin tus sur le front occidental.  La guerre était finie.  Joe Michel rentra à la maison le 11 juin 1919, à bord du SS Aquitania. Tout comme son frère William, Joe Michel envoyait vingt dollars par mois à sa mère, Kate Keillor.  Après la guerre, il a travaillé pour le Canadien Pacifique sur le train allant de Maniwaki à Ottawa.  Sur la photo, il est montré avec sa fille Edna en 1928.

 

La bataille de la crête de Vimy À l’aube du matin du 9 avril 1917, un premier groupe de 30 000 soldats canadiens sont sortis des tranchées en pleine tempête de neige et de grêle et se sont avancés à travers la boue et les trous d’obus pour arracher aux Allemands une forteresse que même les puissantes armées françaises et britanniques n’avaient pu conquérir.  L’endroit est connue comme étant la crête de Vimy, en France. Cette bataille est considérée comme celle regroupa pour la première fois, l’ensemble des quatre divisions d’infanterie du Corps expéditionnaire canadien, comprenant 100 000 hommes, tous combattaient ensemble.  La crête de Vimy est un symbole au Canada.  Les batailles d’Ypres et de la Somme avaient décimé les soldats volontaires et le Haut-Commandement britannique savait qu’une seule force alliée pouvait prendre la crête – le Corps expéditionnaire canadien.

Chaque communauté et chaque nation du Canada fut représentée à l’aube du 9 avril 1917 à la crête de Vimy.  Des hommes venant de la côte ouest depuis la Colombie-Britannique jusqu’à l’Île-du-Prince-Édouard à l’est du pays, ont franchi cette crête.  Des banquiers éduqués et des avocats de Montréal et d’Ottawa, des pêcheurs de saumon de la côte ouest et des pêcheurs de crabe de la côte est, des charpentiers, des commis, des itinérants, des agriculteurs, des chasseurs, des bûcherons, des mineurs, des chemineaux, des étudiants universitaires de même que des aventuriers venus des États-Unis.  Ils étaient Anglais, Canadiens-français, Écossais, Irlandais, Ukrainiens, Polonais, Italiens, Japonais ainsi que des hommes originaires du Canada : les jeunes hommes des Premières Nations.  Canada est un mélange de nations et de langues, mais à la crête de Vimy, face à un ennemi commun, arborant le même uniforme, ils ont oublié leurs différences et se sont battus les uns pour les autres. Un tireur d’élite cri Henry Norwest, de Hobbema en Alberta, a mérité une médaille militaire alors qu’il a attaqué des tireurs d’élite allemands. Il a sauvé la vie de beaucoup de jeunes canadiens à Vimy. Son acte héroïque fut l’un de ceux perpétré ce jour-là car les Canadiens se sont emparés des positions allemandes, et ils ont combattus jusqu’au sommet de la crête.

Le 12 avril 1917, après le démantèlement des dernières positions allemandes, les Canadiens se sont emparés de la crête de Vimy.  Trois mille soldats canadiens y trouvèrent la mort et sept mille autres furent blessés.  Ce fut le cadeau du Canada à la France. Les Français n’ont jamais oublié le sacrifice des Canadiens et ils ont donné en retour la crête de Vimy au Canada.  La crête est un territoire canadien souverain en sol français en hommage au sang versé là-bas.  Un soldat canadien inconnu fut transporté de la crête de Vimy à Ottawa en 2000. On peut encore aujourd’hui voir les trous d’obus ainsi qu’une partie des tranchées canadiennes de la ligne de front que Joseph Odjick, William Michel et Holenger Gagnon ont franchi le matin du 9 avril 1917.

 

L’HISTOIRE DU SOLDAT  MOISE COMMANDANT Soldat Moses (Moise) Commandant, 648211. 

Moses était un grand homme de 5 pieds 9 pouces et de 175 livres.  Il est né à la réserve de Beaucage Nipissing le 25 avril 1894. Il visitait régulièrement la réserve de Rivière Désert et épousa  Philomene-Marie Oumont originaire de cet endroit.  En mai 1914, Moise était à la cabane de son père à Beaucage lorsque les gardes forestiers de l’Ontario se sont présentés pour confisquer leurs pièges à castor.  Lorsque Barney Commandant protesta, un des gardes chasse a tiré un coup de revolver et était sur le point de faire feu sur Moise lorsque celui-ci frappa le fusil avec un bâton.  Moise et Barney furent arrêtés pour assaut causant des blessures (la main du garde chasse était meurtrie) et ils furent condamnés à un an de prison à Sudbury.  Un juge prit leur cause en délibéré et s’adressa au ministère des Affaires indiennes.  Moise et Barney furent libérés en juin 1915, après avoir huit mois en prison.

Moise s’enrôla à North Bay, le 3 février 1916.  Il était mitrailleur dans la 1ere unité de mitrailleuses.  Il arriva au Front le 10 septembre 1917 et participa à la bataille de Passchaendaele en novembre 1917.  Il y avait également deux frères algonquins dans l’unité de Moise: Samuel et Eli Commandant de la réserve de Gibson.  Travailler dans une unité de mitrailleuses était une occupation dangereuse parce que les Allemands visaient particulièrement ces unités.  A Passchaendaele, lors d’une contre-attaque allemande le 17 novembre 1917, une bombe à gaz toxique explosa près de l’équipe de Moise.  Celui-ci reçu une dose de gaz toxique et malgré qu’il souffrait de problèmes respiratoires et de graves maux de tête, il resta avec ses camarades jusqu’à leur évacuation en Angleterre, le 30 avril 1918.  Moise ne retourna jamais au front.  Il a terminé la guerre avec le Corps forestier canadien en Angleterre.  Les deux camarades algonquins laissés derrière se sont battus jusqu’au 28 août 1918.  Eli fut grièvement blessé par un obus allemand et enterré vivant.  Il fut dégagé et évacué en Angleterre avec de graves blessures à la tête et au visage mais il a survécu.  Samuel a été tué dans le feu de l’action deux jours plus tard.  Eli et Samuel étaient les fils de Dinah Commandant de la réserve de Gibson.  Les deux frères cadets de Moise, Angus et John, ont également servi en France. Le nom de Moise est gravé sur deux monuments commémoratifs: le Mémorial des anciens combattants algonquins à Kitigan Zibi et également au Mémorial des anciens combattants de Nipissing à North Bay. (L’auteur tient à remercier Juliette Mcleod des Premières nations Nipissing de North Bay pour avoir fourni les renseignements sur Moise Commandant).

 

Conclusion

Xavier Odjick livra son dernier fils au Canada et perdit tout ce qui lui était cher lorsque le  Joker fut tué en France.  Willie Michel est revenu à la maison à Rivière Désert où il vécut  le reste de sa vie handicapé et incapable de travailler, subsistant grâce à une pension de l’armée à peine suffisante.  Sam-Simon Kaponichin s’installa en Alberta et plus personne n’entendit parler de lui.  Holenger Gagnon parlait de Passchendaele, mais il n’a jamais voulu parler de la mort de Frank James à la tranchée Regina.  Joe Michel a gardé ses souvenir pour lui. Ces hommes seront toujours honorés pour leurs sacrifices.

 

LE SOLDAT DISPARU

Le vieux soldat Jacko McDougall, qui avait menti sur son âge pour s’enrôler dans la Force expéditionnaire canadienne, est décédé le 20 juillet 1922.  Il a été enterré au cimetière principal de Maniwaki.  Comme tous les anciens combattants du Corps expéditionnaire canadien, il a eu droit à une pierre tombale militaire portant son nom, son rang, son numéro de régiment et son unité militaire.  L’armée envoya la pierre tombale à Maniwaki.  À l’époque, toutes les transactions entre le gouvernement et les Algonquins devaient passer par l’agent des Indiens, ce qui signifit que l’agent des Indiens avait reçu la pierre tombale.  Mais celui-ci devait avoir bien d’autres soucis puisque la pierre tombale ne fut jamais placée sur la tombe de Jacko.  Elle fut découverte par hasard près de quatre décennies plus tard, dans un ancien hangar en bois au cimetière algonquin, sur la route de Bitobi, emballée à l’intérieur d’une caisse de bois détériorée.  Le cimetière algonquin sur la route de Bitobi fut ouvert en 1952, trente ans après l’enterrement du vieux Jacko au cimetière de la ville.  Ce premier cimetière fut fermé en 1942 pour faire place à un nouveau.  Lorsque les Algonquins sont allés au premier cimetière, ils n’ont pu localiser la tombe de Jacko.  Il semble qu’à un moment donné, la marque de sa tombe fut enlevée à moins que les années n’aient fait disparaître l’inscription sur sa croix.  Quoi qu’il en soit, sa tombe est perdue à jamais.  Puisqu’il est devenu un soldat sans sépulture, les Algonquins ont choisi un emplacement dans leur cimetière sur la route de Bitobi, et y ont installé la pierre tombale de Jacko McDougall.  Son corps ne se trouve toutefois pas sous la pierre tombale du cimetière algonquin.  Jacko avait servi provisoirement avec le Corps forestier canadien pendant la Grande Guerre.  Il faut se remémorer le fait qu’il était trop âgé pour s’enrôler bien qu’il ait essayé de le faire.   L’histoire de Jacko McDougall n’est pas un cas unique parmi les anciens combattants des Premières nations qui sont revenus à la maison après la Grande Guerre.  Leurs contributions et leurs sacrifices ont été rapidement oubliés ou ont été simplement ignorés par le pays qu’ils sont allés défendre à l’étranger. Mais en racontant l’histoire de Jacko McDougall dans ce livre, son nom ne sera pas oublié et nous espérons que son esprit trouvera la paix.  Son histoire fut racontée.

 

Source : Traduit de  McGregor, Stephen, Since Time Immemorial : «Our Story».  The Story of the Kitigan Zibi Anishinàbeg, Kitigan Zibi Education Council, Kitigan Zibi, 2004, p. 228 à 240.   Avec la  permission du Kitigan Zibi Education Council.